Helnwein ( news )
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Gottfried Helnwein, NUIT DU NEUF NOVEMBRE, Catalogue
Reinhold Mißelbeck

Conservateur photographie et nouveaux media, Museum Ludwig Cologne

NUIT DU NEUF NOVEMBRE
C'est donc une chance que Gottfried Helnwein, lui aussi, ait eu envie d'échapper aux activités des musées et des galeries pour atteindre un plus grand public.
Un lieu comme celui situé entre la cathédrale et le musée Ludwig et un moment comme celui de la Photokina avec ses centaines de milliers de visiteurs offraient une possibilité optimale. Le mur décoré, long de 100 mètres, n'a pas manqué son effet. Il a déclenché la consternation, mais également l'agressivité. Quelques jours plus tard déjà, de nombreuses photos avaient été cisaillées, une volée. Pour Gottfried Helnwein l'exposition de ses travaux et la réaction du public se conçoivent comme un processus qui devrait se traduire et se poursuivre dans des présentations ultérieures. Les photos n'ont pas été remplacées mais rapiécées, de telle sorte que ce mémorial de la persécution des Juifs porte déjà, pour sa deuxième présentation, à Lausanne, les marques du manque de discernement et de l'incompréhension de notre époque.

Gottfried Helnwein : Neunter November Nacht
Neunter November Nacht 1988
400 cm x 7000 cm
Museum Ludwig , Cologne

Il n'est pas de jugement plus destructeur envers ses semblables que de déclarer que leur existence est superflue ou même nuisible.

Les hommes ont développé de nombreuses variantes et nuances de cette attitude. La plus innocente est la forme d'arrogance qui consiste à traiter son vis-à-vis comme un ver digne de compassion, une quantité négligeable ; une variante dangereuse est celle de l'égocentrisme qui d'ordinaire ignore ses semblables, ou bien, dans le meilleur des cas, les considère comme gênants ; fatale est la variante de l'ignorance, qui permet tout simplement de ne pas prendre acte de la misère de peuples entiers, soit par paresse, soit par négligence. Et, pour terminer, il faut mentioner également la possibilité, qui a toujours existé, d'institutionnaliser des attitudes de ce genre et de les légitimer par des lois. Ce qui a conduit à introduire des hiérarchies sociales dans la structure nationale et internationale des peuples.

Dans des cas de ce genre un tel sanctionnement est généralement ancré dans ou justifié par des arguments scientifiques.

Les national-socialistes avaient relié de manière particulièrement perfide tous ces éléments entre eux, et par un mélange d'arrogance, de théorie raciale, de dictature et de force militaire, développé un système qui leur permit de définir la notion de « vie » dans valeur de discriminer ensuite maintes fois des peuples entiers pour finalement les exterminer.

Depuis le début du siècle la science, à l'aide d'innombrables ouvrages pseudo-scientifiques, avait décrit et classé les caractéristiques raciales. La Nuit de Cristal fut le prétexte grâce auquel, le neuf novembre 1938, put être mis en pratique, dans un pogrome contre les Juifs, ce que les hommes de science avaient élaboré et les hommes politiques légitimé par les lois. En souvenir de cet évènement et du crime commis six millions de fois contre les Juifs, les Gitans, etc., Gottfried Helnwein conçut et aménagea en 1988 le mur de 100 mètres, qui au moment de la « photokina », reliait le Musée Ludwig et la cathédrale de Cologne, le long du quai nº 1 de la gare principale.

Les dix-sept tableaux montrent, sur 4 x 2 mètres chacun à l'aide du procédé scanna-chrome, des visages d'enfants. A côté, en petit format et en noir/blanc, un tableau reprend les caractéristiques de la race aryenne par rapport aux races inférieures, décrites de toute évidence (à l'aide de gens assis et d'empreintes de pieds) par un traité scientifique.

On voit des visages quotidiens, tels qu'on peut les rencontrer par centaines dans la rue : des enfants de six à sept ans, dont le visage est légèrement fardé de blanc. Mais ces visages ont une expression passive difficile à décrire : quelquefois les yeux sont à demi-fermés, quelquefois les visages sont photographiés légèrement de dessous ou bien ils sont penchés sur le côté. Ces portraits déconcertent car on a photographié ces enfants d'une manière inhabituelle. Aucune gaité, aucune innocence enfantine, aucune lueur dans le regard. On s'imagine autrement des photos d'enfants.

Et pourtant ce ne sont que de subtils changements dans l'expression des visages et dans l'attitude qui font que quelque chose, dans ces visages, nous dérange. Or, aussitôt que l'on se libère de l'impact émotionnel et que l'on s'efforce de les regarder sans émotion, il devient évident qu'il s'agit de visages d'enfants parfaitement normaux et tout à fait moyens.

C'est exactement l'effet que Gottfried Helnwein a voulu provoquer avec cette œuvre. Il voulait choquer et prouver en même temps qu'il n'y avait au fond absolument aucune raison d'éprouver un tel choc ; que ce que nous voyons est parfaitement normal.

Par cela il a obtenu un effet que l'on peut, pour ce qui est du principe, parfaitement comparer à celui obtenu par la propagande national-socialiste. A bien réfléchir les Juifs, si l'on écarte l'image que la campagne national-socialiste traçait d'eux, étaient des gens comme vous et moi, des voisins que l'on connaissait depuis des années, le médecin qui avait soigné les enfants ou le commerçant d'en face.

Les gens n'avaient pas changé. Seulement l'image que le public se faisait d'eux. L'étude de ce chapitre de notre histoire montre clairement qu'il suffit de changer uniquement le mode de vision du public pour arriver à renverser le système de valeurs jusque-là en vigueur.

Les portraits de Gottfried Helnwein déclenchent quelque chose qui fait que la vue d'enfants tout à fait normaux provoque un choc, et nous fait voir des visages étrangers et malades.

Gottfried Helnwein, apprécié dans le monde des arts comme peintre et performer engagé politiquement connu d'un large public pour ses couvertures de magazines provocatrices, a, dès le début doublé son travail artistique par la photographie. Ce qui avait commencé comme une documentation sur ses actions, est devenu, avec les années, de plus en plus indépendant ; lorsqu'il s'est rendu compte à quel point la photographie possède de possibilités d'effets qui restent interdites à la peinture et au dessin.

Alors que le tableau - même chez ceux qui ont une tendance hyperréaliste - est le produit de l'imagination et des fantasmes d'un artiste, tout travail photographique, par contre, même le plus manipulé, porte en lui un reste de la force d'authenticité qui lui vient de son utilisation quotidienne à des millions d'exemplaires comme document dans le domaine public et privé.

Gottfried Helnwein se sert dans sa peinture de l'exactitude photographique pour donner à ses fictions et ses fantasmes le plus de réalité possible et les rendre ainsi crédibles ; dans son travail photographique, des changements parfois imperceptibles et de simples interférences, suffisent à fondre ensemble deux réalités, à faire se rejoindre ce qui est séparé dans l'espace et dans le temps, et à produire des chaines d'associations, sans que l'authenticité du tableau photographique en souffre.

Un festival photographique comme l'internationale Photoszene de Cologne fait bien de ne pas être présentée uniquement dans des salles d'exposition fermées, mais d'être également visible dans son environnement urbain. C'est donc une chance que Gottfried Helnwein, lui aussi, ait eu envie d'échapper aux activités des musées et des galeries pour atteindre un plus grand public.

Un lieu comme celui situé entre la cathédrale et le musée Ludwig et un moment comme celui de la Photokina avec ses centaines de milliers de visiteurs offraient une possibilité optimale. Le mur décoré, long de 100 mètres, n'a pas manqué son effet.

Pour Gottfried Helnwein l'exposition de ses travaux et la réaction du public se conçoivent comme un processus qui devrait se traduire et se poursuivre dans des présentations ultérieures. Les photos n'ont pas été remplacées mais rapiécées, de telle sorte que ce mémorial de la persécution des Juifs porte déjà, pour sa deuxième présentation, à Lausanne, les marques du manque de discernement et de l'incompréhension de notre époque.

La vue du mur décoré donne aujourd'hui le sentiment que c'est beaucoup plus que les photos, avec leurs coups et leurs coupures, qui a été blessé. Il sera intéressant d'observer si, et à quel point les réactions du public en Suisse et en Amérique se distingueront de celui de Cologne.

Le lieu de l'exposition joue sûrement un rôle important a cet égard. Une ambiance purement muséale renforce certainement la disposition à la tolérance, tandis qu'à Cologne la proximité immédiate du chœur-est de la cathédrale a contribué à augmenter énormément la sensiblité.








Gottfried Helnwein, installation NUIT DU NEUF NOVEMBRE, Museum Ludwig Cologne
09. novembre 1988 Gottfried Helnwein, NUIT DU NEUF NOVEMBRE, Catalogue Reinhold Mißelbeck



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